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Nos prénoms français: où est le problème?

Mis à jour : 15 sept. 2019

Aucun lien avec l’actualité brûlante des Gilets Jaunes ou de Strasbourg:-(, mais cela me tenait à cœur depuis quelque temps:


Suite à la polémique infâme lancée par Éric Zemmour contre Hapsatou Sy, certains politiciens de droite ont profité de l’occasion pour suggérer une loi n’autorisant dans notre pays que les prénoms français (uniquement et exclusivement). Sans peur du cocasse, on ressortirait donc les vieux Télesphore, Philogon, Dorymédon, Rasyphe, Tydrique, Égobille, Rusicule, Hérondine, Yphenge, ou Vénéfride !


Nul besoin d’être un génie pour comprendre que derrière cette exigence ridicule se cache une xénophobie ciblée contre un seul groupe de population : les musulmans (les « Arabes » dans la bouche des ignares, qui confondent les deux). Intégrés relativement récemment sur notre territoire, leurs prénoms sonnent encore « étranger » aux oreilles de certains de nos concitoyens.


En tout cas, quelle condescendance ! La liberté de prénommer son enfant comme on le souhaite ne serait-elle qu’un privilège d’Occidentaux ? Un couple d’expatriés français, installé n’importe où dans le monde, ne se verra jamais reprocher le choix du prénom de son enfant.


Mais qu’est-ce qu’un prénom français ? Nadège le serait-il plus que Nadiya ? Claudia qu’Amina ? Richard que Rachid ? Kevin que Karim ? Où place-t-on la barre ?

Or, linguistiquement cela n’a aucun sens. Tous ceux qui ont un petit bagage historique savent qu’en France, les prénoms portés proviennent de plusieurs origines (en restant simple) :


1. Celtes (dont gauloises) – comme Hervé, Brice, Gildas, etc.– prénoms introduits avec les grandes migrations de la fin de l’Âge de Bronze.


2. Latines – comme Claude, Fabrice, Antoine, Victor, Maxime, Félix, Quentin, Régis, Lucien, Sabine, Auguste, Cécile, Florent, Martin, etc. – introduits avec la conquête romaine.


3. Grecques – comme Philippe, Théodore, Alexandre, Nicolas, Pénélope, Agnès, Étienne, Eugène, etc. – introduits avec l’Empire romain, puis plus tard avec l’influence de l’Église (dont Byzance).


4. Hébraïques et araméennes (i.e. bibliques) – comme Simon, Jésus, Isaac, Jean, Joseph, Joël, Michel, David, Mathieu, Thomas, Gabriel, Léa, Salomé, Emmanuel, etc. – introduits avec la religion chrétienne.


5. Germaniques (dont franques) – comme Albert, Robert, Louis, Éric, Frédéric, Henri, François, Roger, Charles, Bernard, Mathilde, Ségolène, Thierry, etc. – introduits avec les grandes invasions barbares des Ve-VIe siècles.


6. Autres origines, telles vikings (avec Gustave) ou basques (avec Xavier), etc. Yves, assez courant, possède par exemple une double origine, gallo-romaine et germanique.

Puis au vingtième siècle, arrivent des prénoms d’origine slave (comme Boris, Ivan, Igor, Marek, etc.), arménienne (comme Anouche, Hovannès, etc.) ou anglaise – avec l’influence du cinéma hollywoodien et des séries TV américaines (comme Errol, Steve, Pamela, Shirley, etc.). Les vagues d’immigration (Italiens, Polonais, Espagnols, Portugais, etc.) amènent aussi leurs versions de prénoms déjà francisés ici – ex. Pablo pour Paul, Giuseppe pour Joseph, Pedro pour Pierre, Jacek pour Jacques, etc.


Je suis sûr qu’à chaque époque (après chaque vague d’invasion, depuis l’Antiquité), les prénoms des nouveaux arrivants sonnaient très barbares aux oreilles des autochtones. Pourtant, à chaque fois, ces prénoms étrangers ont fini par s’acclimater et par devenir aussi naturels que les anciens. Enrichissant par ce mécanisme le long corpus de ceux donnés à nos enfants sur notre territoire.


Pour revenir donc à notre question : qu’est-ce qui fait qu’un prénom soit français ? Je répondrais : sa francisation. C.-à-d. le fait qu’il soit utilisé dans la langue française (en cohérence avec son système phonémique) sur des territoires francophones. Or, tant pis pour E. Zemmour et ses épigones, car c’est déjà le cas pour les prénoms d’origine arabe.

C’est particulièrement audible dans la manière dont ils sont prononcés, « à la française », sans les consonnes gutturales et emphatiques propres aux langues sémitiques. Par exemple, Fatiha est prononcé « Fatia », et Yahya « Yaya », conformément aux phonèmes du français où le son Ḥ est inexistant. Évolution parallèle à ce qui a déjà eu lieu en Afrique de l’Ouest, comme Mamadou pour Muḥammad, Abibatou pour Ḥabîba, Assana pour Ḥasan, Aïssatou pour ‘Â’isha, et le fameux Hapsatou (prononcé avec un H muet) pour Ḥafṣa, etc.


De plus, une partie importante des prénoms arabes sont d’origine biblique (i.e. hébraïque) – et ne sont donc qu’une version parallèle de ceux existant déjà ici –, comme Ismâʿîl pour Ismaël, Ibrâhîm pour Abraham, Mûsâ pour Moïse, ‘Alî pour Héli, Ilyâs pour Élie, Hâjar pour Hagar, Sâra pour Sarah, Yaḥyâ pour Jean, Yûsuf pour Joseph, Sulaymân pour Salomon, ‘Îsâ pour Jésus, Maryam pour Myriam, etc.


Un jour viendra en France où des non-musulmans porterons des prénoms arabes sans que cela ne pose aucun problème à personne, et se multiplieront les Malika Durand, les Kamel Martin, les Salima Lefèvre et les Ilyès Dupont. À côté des Christophe Benzema, Sabine Haddad, Anne-Marie Ndiaye, Jean-Paul Bencheikh et Sophie Diouf.


L’Etoile. Rédaction : Gabriel Hagaï





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